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QUESTIONS A
ADRIEN GOUTEYRON

Sénateur de la Haute-Loire (groupe UMP)
Vice-Président du Sénat
Président du groupe d'amitié France-Liban
Rapporteur spécial des crédits de l'action extérieure de l'Etat

Interview réalisée le 24 octobre 2006

Vous rentrez du Liban où vous étiez en déplacement du 16 au 18 octobre ? Quel était le but de cette mission ?

Après les événements dramatiques qu'a connus le Liban de la mi-juillet à la mi-août 2006, j'ai éprouvé le besoin d'aller rencontrer les agents du ministère des affaires étrangères pour évoquer avec eux, en tant que rapporteur spécial des crédits de l'action extérieure de l'Etat à la commission des finances, l'opération de rapatriement des ressortissants français du Liban. Je suis aussi très sensible à la situation libanaise comme président du groupe interparlementaire d'amitié France-Liban du Sénat.

J'ai rencontré les services de notre ambassade et de nombreuses personnalités politiques grâce à notre excellent ambassadeur Bernard Emié : dès mon arrivée, j'ai dîné avec des responsables politiques de la majorité du 14-mars : Walid Joumblatt, Nassib Lahoud, Marwan Hamadé et le député Samir Frangié. Nous avons évoqué la situation politique actuelle et en particulier les pressions que subit le gouvernement de la part du Hezbollah et du général Michel Aoun pour obtenir la mise en place d'un gouvernement d'union nationale augmentant le nombre de représentants du Hezbollah et faisant entrer des parlementaires du groupe du général Aoun.

Est-ce que cela faciliterait le désarmement des milices ?

Rien ne le prouve mais cela pose la question de la minorité de blocage au sein du gouvernement et donc de son efficacité, dès lors qu'une majorité qualifiée est requise pour toute décision. Mais si tout le monde souhaite l'ouverture, personne ne souhaite le blocage. J'ai été frappé par la recherche de l'entente et du dialogue malgré la force des oppositions, et le souci de ne pas arriver à une situation politique confuse qui empêcherait le gouvernement d'agir efficacement.

J'ai aussi rencontré M. Saad Hariri et les représentants des deux commissions de la défense et des affaires étrangères pour évoquer avec eux le rôle de nos troupes, les destructions, les survols du territoire libanais par l'aviation israélienne. Le dernier jour, j'ai eu une longue conversation avec le premier ministre, M. Fouad Siniora, sur les positions de son gouvernement, sur les fermes de Chebba, sur le problème palestinien, sur ses attentes à l'égard de la France. Il a largement insisté sur les relations entre le Liban et la France qu'il a qualifiées de très étroites.

Avant les événements de cet été, avait été lancé le "dialogue national" à l'initiative du président de l'Assemblée, M. Nabih Berry. Ce dialogue n'a pas abouti mais au moins a-t-il le mérite d'avoir été engagé ; les participants avaient l'impression d'avancer un peu. J'ai été frappé par la volonté de renouer sinon le dialogue au moins des contacts qui permettraient de progresser dans la recherche d'une solution. Même Saad Hariri est apparu optimiste.

Vous êtes-vous déplacé sur le territoire libanais ?

Je suis allé dans le sud rencontrer le bataillon français à Dayr Kifa, et j'ai rendu visite au maire de Nabatieh et à celui de la commune voisine où se trouve un lycée français important qui, pendant les événements, a servi de lieu d'accueil pour les ressortissants français mais aussi pour les populations voisines. Il s'agit d'un secteur chiite où l'influence du Hezbollah est importante. Le proviseur du Lycée de Nabatieh, qui a eu une attitude très courageuse pendant toute la durée des événements, a souligné que les vols de l'aviation israélienne provoquaient des troubles chez les enfants.

J'ai constaté que notre dispositif militaire était bien en place, fondé sur une bonne collaboration avec l'armée libanaise déployée elle aussi au Sud. Les responsables de nos troupes ont souligné leur volonté d'établir cette collaboration de manière très étroite.

Quel est l'accueil des populations ?

Il est satisfaisant même si quelques déclarations ça et là dans la presse ont pu laisser penser le contraire. En réalité, nos troupes sont bien accueillies. Les populations ont bien compris que ce n'étaient pas des troupes d'occupation mais des troupes de paix. La France fait un très gros effort. En hommes d'abord - avec 1.600 soldats et bientôt 2.000, c'est le plus gros contingent militaire - et en matériel.

On a ironisé sur les chars Leclerc...

On a tort, c'est facile d'ironiser, surtout depuis Paris. Ces chars sont extrêmement puissants et sont faits pour surveiller la frontière sur toute sa longueur et pas seulement dans le secteur français. Ce sont des engins très sophistiqués, puissants, et par conséquent dissuasifs.

Quelles sont les principales observations que vous avez pu faire sur l'opération d'évacuation des ressortissants français ?

Tout le monde a reconnu que cette opération d'évacuation s'était très bien déroulée et que son organisation par notre ambassadeur et ses services sur place et l'administration centrale à Paris avait été excellente. La difficulté a été d'identifier les populations et de définir des priorités. Les responsables français ont eu le souci non seulement d'évacuer les Français du Liban, mais encore de les acheminer de Chypre vers la France, ce qui n'a pas été le cas des responsables des autres pays.

On a parlé de manque de coordination entre le ministère des affaires étrangères et le ministère de la Défense...

Le ministère de la Défense dispose de dispositifs qui peuvent être mobilisés et qu'il a fallu faire venir, ce qui a pris du temps, notamment pour faire venir le Mistral. En attendant, on a loué un ferry. Tout s'est très bien passé malgré le caractère dramatique des événements.

Est-ce que la France est bien outillée pour gérer des opérations de rapatriement de cette envergure ? A-t-on tiré les conséquences de l'opération d'évacuation de nos compatriotes menée en Côte d'Ivoire l'année dernière ?

Je ne sais pas si les deux opérations sont comparables. Tous les dispositifs sont améliorables. Il faudra tirer des leçons de cette crise. L'ambassadeur lui-même a rendu compte au ministre. Il faut que dans nos ambassades, en particulier dans les pays exposés, cette dimension d'urgence et de crise soit prise en compte.

Quelle reconnaissance la France peut-elle témoigner aux agents des services de l'Etat français qui se sont mobilisés pendant cette crise ?

Les événements dramatiques du Liban se sont produits au pire moment : beaucoup d'agents de l'ambassade étaient en vacances. Et si certains sont revenus, il a toutefois fallu fonctionner à effectifs réduits.

Ces événements ont soulevé un problème auquel je suis sensible comme rapporteur spécial : celui de la reconnaissance des efforts exceptionnels fournis par certains fonctionnaires - quel que soit leur niveau hiérarchique. Le statut de la fonction publique, qui a ses avantages mais aussi ses rigidités, ne rend pas les choses faciles. Des pays comme la Grande-Bretagne qui ne sont pas « corsetés » par un statut de la fonction publique trop rigide parviennent à récompenser les services exceptionnels rendus, y compris financièrement. Mais en France, il est plus facile de gratifier les recrutés locaux, qui n'ont pas le statut de fonctionnaire, que les fonctionnaires. En outre, les promotions obéissent à des règles extrêmement rigides. C'est un problème.

Quelles sont les autres principales constatations que vous avez faites ?

J'ai constaté une fois de plus que ce pays est toujours sous tension. La situation n'est pas stabilisée. Elle est très dépendante de la situation dans la région dans son ensemble, de la crise iranienne ou du conflit israélo-palestinien. Le Liban a toujours souffert de problèmes qui le dépassaient. C'est toujours la guerre des autres qui y a été menée. On ne peut pas être certains que la paix soit revenue. Les luttes politiques internes sont toujours d'une grande intensité. Il est normal d'avoir des oppositions, c'est le fonctionnement normal de la démocratie mais là bas, elles sont d'une très grande violence.

J'ai aussi été frappé de constater, une fois de plus, l'extraordinaire capacité de rebond des Libanais, malgré l'ampleur des destructions qu'ils ont subies. A peine les bombardements terminés, ils sont déjà à reconstruire les routes, les ponts - avec l'aide de la France - à déblayer les gravas... C'est très impressionnant. Ce pays ne se laisse pas abattre.

Quels espoirs les dirigeants libanais fondent-ils dans la communauté internationale ?

La prochaine conférence de la reconstruction doit avoir lieu à Paris dans la 2ème quinzaine de janvier 2007. Elle réunira un certain nombre de pays capables d'aider le Liban. Le Président de la République y jouera un rôle éminent. Les Libanais en attendent beaucoup car ils ont besoin d'aide. Ils ne s'en sortiront pas tous seuls. Mais il faut aussi qu'ils créent les conditions qui rendent ces aides efficaces en engageant des réformes dans tous les domaines : administratif, fiscal, économique. C'est à eux de le faire. Ces sujets ont été évoqués avec les dirigeants. Cette échéance est extrêmement importante.

Etes-vous favorable à une normalisation des relations entre la France et la Syrie ?

La situation au Liban dépend du contexte régional. Je ne vois pas comment on peut ignorer un des pays qui participent de ce contexte. Personne ne le nie. Encore faut-il que les conditions du dialogue soient réunies.

Faut-il renouer le dialogue avec le Président Bachar El Assad ?

Oui, mais comment, à quelles conditions et avec quelles garanties ? Parmi les personnes que j'ai rencontrées certaines continuent de dénoncer avec beaucoup de violence la Syrie. Donc il faut agir avec doigté.

En conclusion...

Les Libanais sont nos amis et attendent beaucoup de nous. A l'approche de l'élection présidentielle française de 2007, ils s'interrogent. S'ils connaissent l'engagement de Jacques Chirac en faveur du Liban, les Libanais ignorent tout des autres prétendants à la magistrature suprême... Est-ce que la France continuera sa politique d'ouverture à l'égard des pays arabes, soucieuse d'entretenir des relations de confiance, attentive à la situation du Liban... ou pas. Telle est la question qu'ils se posent.

 

 

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