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Joëlle GARRIAUD-MAYLAM, sénateur représentant les Français établis hors de France (groupe UMP), revient du Liban, de Jordanie et de Syrie (15 - 21 septembre 2006).

Elle nous raconte...

 

Propos recueillis le 26 septembre 2006

 

 

Quel était le motif de votre déplacement au Proche Orient ?

Il était double. D'une part je souhaitais aller à la rencontre de nos compatriotes du Liban, si cruellement éprouvés cet été, mais aussi ceux de Syrie et de Jordanie. J'aurais d'ailleurs aimé pouvoir m'y rendre encore plus tôt. C'est en période de crise et de difficultés qu'il me semble en effet que le rôle d'un élu prend tout son sens et qu'il se doit de manifester présence et soutien. D'autre part je voulais, dans le cadre du rapport sur les bombes à sous-munitions dont j'ai été chargée, avec mon collègue Jean-Pierre Plancade, par la commission des affaires étrangères du Sénat, étudier les conséquences de leur utilisation au Sud-Liban.

Le sud de Beyrouth et le sud du Liban ont été criblés de ces bombes à sous-munitions. Les Nations-Unies parlent de près de 2,8 millions de ces sous-munitions.  Beaucoup n'explosent pas au moment de l'impact - on parle d'un taux de plus de 40 % ce qui est considérable. Pour en simplifier la description, un contenant unique peut contenir des dizaines, voire des centaines de mini-bombes, ces « bombelettes » ou sous-munitions qui peuvent détruire de larges surfaces, plusieurs hectares parfois. Ces bombes peuvent ressembler à des canettes de boisson ou à des balles de tennis, dans des couleurs vives, jaune ou orange, avec des rubans, sans aucun signe de mise en garde comme une tête de mort par exemple. Elles s'accrochent dans les arbres, les enfants les attrapent ou les ramassent et perdent un bras, une  jambe ou... la vie. Le nombre de morts est déjà supérieur à 100 dont près de la moitié sont des enfants.

J'en veux beaucoup à Israël car, si j'ai toujours été très sensible à ses préoccupations sécuritaires, j'estime que l'armée israélienne n'avait pas à lâcher ces bombes avec une telle outrance dans les trois jours précédant le cessez-le-feu. Il y aurait encore plus d'un million de sous-munitions non explosées sur le territoire du Sud Liban. Ce chiffre, comme celui des morts et des blessés, ne cesse d'augmenter...

Au regard du droit international, ces bombes à sous-munitions ne peuvent être utilisées que dans un objectif stratégique et militaire, pour détruire par exemple des tanks ou des engins militaires. Or elles ont été utilisées de manière indiscriminée contre des civils et, de toute évidence, dans un but de destruction à long terme.

Combien de temps faudra-il pour détruire toutes ces bombes ?

De nombreux démineurs sont bien sûr au travail, et l'on forme sans cesse de nouvelles équipes. Les opérations de déminage sont aussi longues que dangereuses. Les responsables de l'office de déminage des Nations-Unies et les responsables d'organisations humanitaires que j'ai rencontrés sur place m'ont parlé d'un délai de quinze mois. Au regard de l'utilisation massive de ces bombes à sous munitions, et de la carence des informations à ce jour, c'est sans doute une utopie. 

S'il est relativement aisé de circonscrire des mines antipersonnel dans la mesure où on dispose de cartes - elles se trouvent généralement le long des frontières -, les bombes à sous-munitions sont elles beaucoup plus insidieuses et peuvent se cacher partout, même dans les pots de fleurs ! Il est d'ailleurs difficile de dépolluer totalement. Une libanaise  me racontait ainsi, qu' après le passage de démineurs d'une organisation humanitaire qui avaient retiré quinze bombes de sa maison d'habitation, elle-même en avait trouvé cinq autres après leur départ...

Vous voulez dire qu'Israël viole la convention d'Ottawa sur l'interdiction de l'emploi, du stockage, de la production et du transfert des mines antipersonnel de 1997 ?

Juridiquement, la Convention d'Ottawa n'inclut pas les bombes à sous-munitions, même si de fait, les sous-munitions non explosées se transforment en mines anti-personnel. Israël n'est d'ailleurs pas signataire de ce traité, pas plus que le Liban d'ailleurs. Quoi qu'il en soit les bombes envoyées sont essentiellement de fabrication américaine. Un des problèmes majeurs abordés dans le rapport que nous remettrons à l'automne avec Jean-Pierre Plancade, est que trois des cinq membres du Conseil de Sécurité des Nations Unies- la Chine, les Etats-Unis, la Russie - qui sont eux-mêmes les plus gros producteurs de mines, n'ont pas signé la convention d'Ottawa sur l'interdiction des mines antipersonnel. Il est évident qu'ils signeraient encore moins un texte international visant à interdire les bombes à sous-munitions. Le département d'Etat à Washington, que j'ai interrogé sur la position américaine officielle argumente qu'ils participent financièrement au déminage mais qu'ils ne veulent pas se priver de cette arme.

Le principe pollueur-payeur voudrait qu'Israël paye pour la dépollution du Liban, mais il n'en est rien.  Israël a refusé par ailleurs de donner des indications aux Nations Unies sur les lieux de frappe. C'est l'ONU et les ONG locales qui financent essentiellement les opérations de déminage.

Avez-vous rencontré la communauté française au Liban ?

Les deux élus UFE de l'Assemblée des Français de l'étranger, Jean-Louis Mainguy, président de la section du Liban, architecte de renom et Marcel Laugel, ancien ambassadeur, m'avaient préparé un excellent programme, très dense qui m'a permis de rencontrer à la fois nos compatriotes de Beyrouth et ceux de la zone Sud-Liban réunis à Saïda. Les témoignages de leurs souffrances et de leurs difficultés étaient édifiants.  Je citerai par exemple ce médecin français, directeur de l'hôpital de Nabatîeh, parvenant à grand-peine à faire face à l'afflux de blessés, d'enfants déchiquetés. Le proviseur du Lycée de cette même ville martyre de Nabatieh, inquiète de ne pouvoir retrouver ses élèves à la rentrée, de nombreuses familles ne pouvant plus financer la scolarité de leurs enfants.  Un couple de Franco-Libanais racontant ce drapeau français déployé sur leur maison isolée en montagne,  censé les protéger des bombardements, en vain. Leur maison était littéralement  encerclée par les bombes israéliennes, tous les accès bloqués.

Il  était également émouvant de constater la reconnaissance de ces populations envers leurs élus de l'AFE, qui s'étaient vraiment « défoncés » pour leurs compatriotes. Non seulement au cours des procédures d'évacuation, mais dans l'aide quotidienne à des familles isolées, sans ressources. Par exemple par la fourniture d'un générateur électrique à une famille (la principale inquiétude étant de ne pouvoir recharger le téléphone portable et d'être ainsi bloqué sans aucun moyen de communication), de bouteilles d'eau potable à une autre..

L'aide humanitaire a été acheminée difficilement et distribuée de manière parfois erratique ou indifférenciée, de telle sorte que beaucoup de nos compatriotes n'en ont pas bénéficié. Alors que leurs élus avaient obtenu l'acheminement d'une palette de 5 tonnes d'eau minérale, beaucoup n'ont pu récupérer que deux ou trois bouteilles pour toute leur  famille. Le sentiment général, comme souvent dans les périodes d'après guerre, c'est que l'aide internationale est considérable mais n'atteint pas, ou très peu les familles françaises ou franco-libanaises. Par contre le Hezbollah n'aiderait, lui,  que les familles chiites. De même l'Arabie Saoudite a offert de financer les études dans le système public. Les enfants fréquentant nos écoles françaises n'ont pas droit à cette aide..

Face à cette situation, nous souhaiterions qu'une partie de l'aide donnée par la France puisse être gérée par les associations françaises de bienfaisance, en liaison avec l'ambassade bien sûr  mais aussi les élus qui ont une excellente connaissance du terrain. Les besoins sont considérables au sein de la population française.

Parallèlement, la France est très présente. J'ai été très touchée de voir l'accueil réservé par les populations du sud Liban aux jeunes militaires du 2ème régiment de la Légion étrangère. Quand je les ai rencontrés, ils étaient en train d'achever la reconstruction d'un pont. Une grande banderole était déployée à proximité : « Merci la France, le future (sic) de l'Europe, merci son gouvernement, merci son peuple ».  J'ai profondément ressenti sur place ce besoin de soutien, matériel et moral, mais aussi cette reconnaissance, au-delà même de l'œuvre accomplie, pour la main tendue. J'ai vu un peuple accablé, effondré, passé en une minute du paradis à l'enfer, mais à qui l'aide internationale et en particulier celle de la France a redonné courage. Ce lien spécial de solidarité et d'amitié avec la France a pris là toute sa dimension.

Est-on en mesure d'évaluer les dégâts causés par cette guerre chez nos compatriotes ?

Pas parfaitement. Nous avons demandé qu'un point très précis soit établi sur la situation et les besoins de la communauté française, mais cela prendra bien sûr un peu de temps, les services de l'Ambassade et du Consulat étant déjà surchargés. Je vous le disais, les Saoudiens ont annoncé qu'ils paieraient l'éducation de tous les enfants scolarisés dans des écoles publiques. Les lycées français qui n'entrent pas dans cette catégorie doivent pouvoir bénéficier d'aides supplémentaires conséquentes. De nombreuses familles qui ont beaucoup perdu ne peuvent plus payer la scolarisation à leurs enfants. Ils n'ont plus d'outil de travail ou de ressources.

En revanche, la reconstruction bat son plein. Cela illustre un état d'esprit particulier des Libanais qui fait mon admiration. Ils ont déjà tellement souffert mais ne se laissent jamais décourager.

Qu'avez-vous vu et entendu en Jordanie et en Syrie ?

Grâce à nos deux élus qui m'ont accompagnée tout au long de ce déplacement et à nos ambassadeurs, j'ai pu rencontrer l'ensemble des acteurs de la présence française sur place, et de très nombreux compatriotes. J'ai eu ainsi le plaisir de constater le dynamisme de nos représentations culturelles et économiques et de visiter par exemple les sites de deux établissements français d'enseignement en construction, à Damas et Alep  qui devraient ouvrir à l'automne prochain. A Amman, nous avons notamment eu une réunion de sécurité à l'ambassade pour envisager les mesures à prendre en cas d'événements portant atteinte à la sécurité des Français. A mon grand étonnement, l'expérience acquise en Côte d'Ivoire en matière d'évacuation à grande échelle semblait ne pas avoir fait l'objet d'une communication aux différents postes français à l'étranger. Nos élus à l'AFE y ont rendu compte de leur expérience au Liban. Une présentation très utile qui a contribué à sensibiliser tous les participants aux différents modes opératoires et leur a permis de noter différents conseils techniques, comme l'utilisation d'éléments de langage ou argumentaires simplifiés, pré-rédigés pour gérer au mieux les appels téléphoniques.

L'inquiétude des Français de Jordanie et de Syrie est très profonde. Il suffirait d'une étincelle pour que la région s'embrase. Appartenant à une minorité, chacun s'accorde à dire que le pouvoir de Bachar El Assad est précaire... et que ce pouvoir est déjà limité par les membres de sa famille et les services secrets.

Il faut mettre au crédit des Syriens le remarquable accueil qu'ils ont réservé aux réfugiés libanais pendant la guerre. Le sentiment dominant est que la France n'a peut-être pas la politique appropriée vis-à-vis de ce pays extrêmement francophile dont toute une élite est passée par nos établissements et parle un français quasi-parfait. On ressent une véritable soif de France. La Syrie est je crois le seul endroit au monde où deux lycées français sont en construction. L'étude du français y a été rendue obligatoire dès la classe de 5ème. Mais en même temps le gouvernement fait des difficultés. Quelques-unes des autorisations requises pour que les enfants suivent leur scolarité dans une école française sont bloquées pour le moment. Certainement en guise de rétorsion...

 

 

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