COLLOQUE : Les nouvelles régulations du
processus électoral
Vendredi 26 janvier 2007
"Le vote par Internet en France : un
essai à transformer"
Intervention de M. Robert del Picchia,
sénateur représentant les Français établis hors de France
Mesdames,
Messieurs,
Je suis
heureux de pouvoir m'exprimer aujourd'hui sur un sujet qui me tient
particulièrement à cœur, comme certains le savent. Il s'agit du vote
par Internet.
Je le
suis d'autant plus que cette intervention me permet de faire un point sur
les récentes évolutions du dossier en France. J'avais déjà eu
l'occasion, dans le cadre de ce cycle de colloques, en novembre dernier,
de présenter l'expérimentation menée sur la population des Français établis
hors de France, que j'ai l'honneur de représenter au Sénat.
Je
terminais alors mon intervention par un vœu : celui que la
participation électorale cesse de baisser, et même reprenne une pente
positive lors des prochaines consultations.
Je
soulignais alors que le vote par Internet, s'il n'est pas la panacée,
est un instrument - parmi d'autres - pour relancer l'intérêt de
nos compatriotes envers le processus électoral.
Qu'en
est-il aujourd'hui ?
Permettez-moi
tout d'abord de brosser rapidement le tableau de la citoyenneté outre
frontière. Plus de 2 millions de nos compatriotes ont choisi de vivre hors
de France. Ils sont aujourd'hui plus de 800 000 à être inscrits sur
la liste électorale. Il s'agit du 8ème Département français
en ordre d'importance électorale.
Ils
participent aux élections dans des centres de vote créés à l'étranger,
pour l'élection présidentielle, les référendums, et les élections des
conseillers à l'Assemblée des Français de l'étranger - l'AFE.
Comme chacun le sait, il s'agit notamment du collège électoral des 12 sénateurs
représentant les Français de l'étranger.
Or, ces
Français de l'étranger sont des précurseurs en matière électorale.
Nous sommes en effet les premiers - au monde - à avoir expérimenté le
vote par Internet, pour des élections politiques, à si grande échelle.
Après
l'adoption à l'unanimité du Parlement d'une proposition de loi -
dont votre serviteur est l'auteur - en mars 2003, nous avions proposé
aux Français résidant aux Etats-Unis un mode de votation supplémentaire
pour élire leurs représentants à l'AFE.
J'ai déjà
eu l'occasion de présenter les résultats très satisfaisants de cette
expérimentation devant vous : un coût faible, une chute de la
participation enrayée - alors qu'elle s'effondrait de 7% au Canada
- une sécurité des systèmes avérée, et surtout, permettez-moi de le
rappeler - une demande satisfaite. En effet, 60% des votants se sont
exprimés par Internet, contre un peu plus de 5% en personne dans les
bureaux de vote, le reste étant
dû à la correspondance postale.
Forts de
ce succès, nous avons étendu l'expérimentation à toutes les
circonscriptions renouvelables en juin 2006. Il s'agissait alors de la
zone Europe, Asie et levant.
De là,
s'explique le titre de mon intervention : le vote par Internet :
un essai à transformer.
En effet,
on ne peut pas juger satisfaisant la réalisation de ce scrutin numérique,
et ceci pour deux raisons.
La
première : tous moyens de vote confondus, le scrutin des 77 élus
à l'AFE a coûté 2 millions d'euros. C'est énorme.
La
deuxième : on a encore perdu 4 points de participation.
Mesdames,
Messieurs, seuls 14 % des électeurs convoqués ont participé aux élections
de leurs conseillers à l'AFE, contre 18% au scrutin précédent, ce qui
était déjà bien peu.
Alors
pourquoi ? Et quelles conséquences pour l'avenir ? Faut-il
abandonner le vote par Internet ?
Ma réponse
est bien évidemment : non.
Une première
raison à cela : il n'existe pas un
vote Internet universel.
Il
s'agit d'un processus défini par décret qui peut être plus ou moins
contraignant, d'un cahier des charges plus ou moins compliqué, de qui répond
à l'appel d'offre, et finalement de la réalisation effective par une
entreprise privée. Comme partout, il y en a de plus ou moins efficace. Si
un plombier répare mal une fuite, vous aller en appeler un autre, pas réparer
vous-même, ni même renonce à réparer la fuite.
Or, la
fuite des voix des Français de l'étranger lors de ce scrutin numérique
s'explique aisément par le fait que, parce qu'il s'agissait d'une
première fois, tout à été fait et refait pour que l'élection ne soit
surtout pas invalidée à cause du vote par Internet.
Ainsi,
plus que l'augmentation de la participation, l'objectif avoué du Département
était de garantir la sincérité et le secret du vote numérique. Objectif
louable.
La sécurité
a donc été renforcée, pour ne pas risquer des attaques, des failles ou
des détournements de votes.
Dommage
collatéral : l'e-électeur a dû franchir des étapes trop compliquées
dans des délais beaucoup trop courts pour un scrutin organisé sur 3
continents.
Laissez-moi
retracer rapidement les étapes des opérations de vote.
- Fin mars, les Français
d'Europe, d'Asie et du Levant, inscrits sur la liste électorale, reçoivent
une lettre « porteuse » les informant des modalités et
du calendrier du vote.
- Du 10 au 25 avril :
c'est la phase de pré-inscription.
Les électeurs qui désirent
voter par Internet doivent en faire la demande.
C'est-à-dire qu'ils
ont 15 jours pour le faire, en supposant qu'ils aient reçu la fameuse
lettre porteuse à temps. Or dans beaucoup de pays, la lettre en question
n'avaient même pas été envoyée par les consulats.
Résultats de cette phase :
sur 524 296 inscrits, 28 138 électeurs ont répondu, soit 5,37%.
A mon
sens, c'est cette première étape qui a constitué l'échec le plus
important.
Quelle nécessité
y avait-il à demander à ceux qui avaient fait la démarche de s'inscrire
sur la liste électorale, de refaire une autre démarche pour demander à
pouvoir voter par Internet ?
Aucune
raison ne me paraît justifier une « chute » de près de 95% de
l'électorat. A noter que cette démarche était très tardive, que cette
« lettre porteuse » a été très critiquée par les conseillers
à l'AFE, car elle était trop longue, compliquée dans sa compréhension
et contenant beaucoup d'informations inédites sur des mécanismes entièrement
nouveaux.
On me répondra
qu'il ne faut pas prendre les citoyens pour des imbéciles, et qu'ils
peuvent quand même comprendre une page recto verso d'informations
administratives. Mais même moi, qui vote à l'étranger, j'ai eu du mal
à comprendre ce qu'était le « NUMIC » ni le nouveau « portail »
qui s'appelle « ELECTIS ».
J'avais
pourtant été mis au courant de la procédure (et j'avais interpellé les
ministres compétents pour les mettre en garde contre la complexité
excessive de la procédure).
Mais je
ne pensais pas recevoir un mode d'emploi rédigé en langage administratif
(sans un des dictionnaires récemment écrit pour le comprendre !)
ponctué de vocabulaire informatique.
C'est
donc de justesse que l'auteur de la loi a réussi à manifester son intérêt
pour le vote par Internet.
Et cela
fait une demi-douzaine d'année que je défends cette réforme, j'avais
donc une motivation plus grande que mes concitoyens. 5% d'entre eux ont également
réussi. 95% d'entre eux, non.
Et ceci
n'est que la première étape du parcours du combattant.
-
15 mai. Envoi des « cartes électorales ». 3 semaines après
avoir réussi à s'inscrire pour le vote, les
« E-électeurs » reçoivent un courrier contenant une partie
des instruments de vote (mot
de passe, identifiant, adresse du site Internet de vote).
- 15 jours plus tard, du 30 mai au 6 juin : les courageux électeurs restant, doivent confirmer
leurs instruments informatiques et leurs codes.
On n'a jamais su vraiment
s'il fallait voter du même ordinateur dont la compatibilité était assurée.
Ils
n'étaient plus que 14 000 à être finalement inscrits : la procédure
était donc parvenu avec succès à
décourager 50% des 5% de l'électorat qui avaient réussi à s'inscrire
pour voter en ligne.
Immédiatement après cette phase, du 6 au 12 juin, le bureau de vote numérique est enfin ouvert, pendant
6 jours, contre 3 initialement ! et uniquement parce que nous sommes
intervenus pour allonger la période. Alors
qu'on aurait pu laisser voter
sur deux semaines. Ce qui aurait augmenté la participation.
Sur les 14 000 inscrits,
validés et confirmés, 10 000 ont finalement voté par Internet. Parmi les
4 000 perdus en route, nombreux ont été ceux qui n'ont pu entrer sur le
site...
La sécurité
a donc été assurée, le Ministère des Affaires étrangères s'estime
donc satisfait d'un objectif. Pour les autres, c'est bien autre chose...
il faut bien admettre, chers amis, que
ce scrutin n'a pas permis de transformer l'essai de juin 2003.
Une
commission temporaire a donc été créée au sein de l'AFE pour tirer les
conclusions et évaluer les perspectives du vote par Internet. Mais le
principe n'est pas remis en cause, car les Français de l'étranger ont
vraiment besoin de ce mode de participation à la vie électorale française.
En outre,
remonter la participation est un impératif pour les élus des Français de
l'étranger, sous peine de perdre tout crédit ou toute légitimité.
Quant
à savoir si le vote par Internet a un avenir immédiat en France, je répondrais
qu'il a déjà un présent.
En effet, les élections
professionnelles sont l'occasion pour beaucoup d'entreprises et
d'organisations de simplifier la participation à des scrutins
traditionnellement désertés.
J'avais
également déposé une proposition de loi pour le vote par Internet pour
les élections prud'homales. Une ordonnance du gouvernement autorisant ce
mode de votation l'a concrétisée il y a plus de deux ans. Nous attendons
le décret dans les prochaines semaines. Il interviendra alors que ce vote a
déjà été banalisé, que beaucoup de recours ont été formés devant les
plus hautes juridictions.
La Cour
de cassation elle-même a eu l'occasion de se prononcer sur le vote par
Internet, qu'elle estime tout
à fait conforme aux principes généraux du droit électoral, parmi
lesquels on compte évidemment la sincérité, le secret et la
confidentialité du vote.
Ces élections
préparent le terrain et les mentalités à des évolutions à mon sens inévitables
- et souhaitables - peut-être dans un premier temps pour des élections
comme celles des députés européens, ou les élections régionales.
J'assiste
à des manifestations comme celle-ci toujours plus nombreuses, où les
nouvelles technologies apparaissent comme un élément de réponse
indispensable à la crise de la participation des citoyens à la vie démocratique
et politique de notre pays.
Il faut être pragmatique,
concret et proche des attentes du citoyen. Or
lorsque que quelqu'un a voté une fois sur Internet avec
facilité et simplicité - sans lesquelles ce moyen n'a plus de sens -
il ne lui faudra pas beaucoup de temps pour se demander pourquoi cette
possibilité ne lui est pas offerte pour les élections politiques...
Il est
vrai que peut apparaître la question : Mais si les citoyens prennent
l'habitude de voter par Internet pour des élections politiques ne va-t-on
pas au devant d'une demande accrue des citoyens de vouloir donner leur
avis sur tout autre chose, et à tout bout de champ sur les décisions qui
les concernent directement et peut être même dans la vie de tous les jours ?
Donc développer une sorte de démocratie directe - participative
- diront d'aucun...
Est-ce
que cela ne va pas modifier leur comportement disons « électoral »
et nuire à la démocratie selon le principe que trop de démocratie
tuera la démocratie ? Je répondrai
par une autre question : est-ce que les sondages nuisent à la démocratie ?
Ils existent. On peut en améliorer la réglementation les autorisant, mais
pas les supprimer.
Le vote
électronique à distance peut largement aider à réconcilier le citoyen
avec la politique.
Et puis
le vote sur Internet, c'est un peu comme la mondialisation. Que l'on
soit pour ou contre. C'est un fait. Elle est déjà là. Qu'on le
veuille ou non le numérique aussi. Et le vote électronique à distance
l'est déjà en partie et le sera encore plus demain. Au plus tard, après
demain.
Je vous
signale en passant que le gouvernement de coalition socialiste-chrétien-démocrate,
qui vient de se mettre en place il y a 15 jours en Autriche, a fait figurer
dans son accord de gouvernement parmi
les objectifs à réaliser dans les 4 ans : le vote par Internet pour
toutes les élections...
Ni voyez
surtout aucune incidence avec le fait que je vive en Autriche. Et que je
suive de près aussi la politique de mon pays d'accueil...
Et
permettez-moi en terminant de vous rappeler cette boutade d'un de mes collègues
sénateur au moment de l'adoption de ma proposition de loi autorisant le
vote sur Internet pour les Français de l'étranger. Il avait dit alors
sur les bancs du Sénat :
« Une
loi autorisant le vote Internet ? Tout le monde savait que c'était
impossible à faire.
Il
y en a un qui ne le savait pas. Il
l'a fait.... ».
Je vous
remercie de votre attention.